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LES
PANNEAUX
Les
panneaux routiers sont d’intarissables bavards. Ils donnent des
ordres à qui les regarde pour ce qu’ils sont mais réservent
des histoires à qui les observe pour ce qu’ils représentent.
Ils disent que les modes se suivent mais ne se ressemblent pas. Ils montrent
que le monde progresse. Ils détaillent les visions successives
que l’homme a eues de lui-même et de son environnement.
Les panneaux sont les miroirs de ceux qui les conçoivent. Ce sont
des autoportraits, des icône-mémoires. Chacun de leurs styles
graphiques illustre une période, une forme d’esprit, une
évolution de la société.
Les panneaux routiers représentent l’image de la récente
histoire de l’homme qui cherche à se représenter lui-même.
Ils sont les équivalents contemporains des empreintes de mains
préhistoriques.
Nous les croisons par milliers le long de notre chemin. Ils obligent,
interdisent, autorisent ou bien renseignent. Ils s’imposent à
nous car ils nous sont indispensables. Combien d’automobilistes
se seraient égarés sans eux ? Combien d’accidents
et de drames évités grâce à eux ?
Ils sont faits pour êtres vus, notre regard ne peut donc les éviter.
En quelque lieu que ce soit ils se montrent sans état d’âme,
tranquillement, avec toute l’assurance de ceux qui sont persuadés
d’être nécessaires. Au prétexte d’être
utiles, ils s’incrustent, polluent, parasitent les plus beaux sites.
Bref, ils sont souvent placés là où le spectateur
ne les voudrait point.
Dans un élan créatif le peintre peut s’affranchir
des panneaux routiers et autres câbles aériens et en faire
facilement abstraction.
Quant à moi avec mon appareil photographique je suis, soumis à
des représentations beaucoup plus réalistes. Une astuce
de cadrage est souvent possible à la prise de vues. Un premier
plan peut dissimuler, un contre-jour peut confondre et un flou d’arrière
plan peut fondre. Tout est possible mais toujours au détriment
de ma liberté de composer, de ma liberté d’expression,
de ma liberté tout court.
A un certain degré les excès de contorsions que je réalise
pour dissimuler un panneau parasite déforment la vision que j’aimerais
donner du sujet. Ce dernier en devient inexpressif, non significatif au
point de rendre la prise de vue inintéressante, banale, inutile.
Le panneau est devenu une composante incontournable de la vision. Dès
lors pourquoi chercher à l’éviter ? Pourquoi vouloir
le cacher ? Pourquoi ne pas l’intégrer, le laisser s’immiscer
dans le cadre, le laisser se glisser dans la composition comme le ferait
un ami habituellement invité ? Au regard de son éclat et
de ses lignes pourquoi ne pas le considérer comme un point fort
de la composition, un atout ? Finalement pourquoi ne pas en faire un sujet
?
Les panneaux présentent toutes les caractéristiques d’un
modèle : ils ont du caractère, ils sont expressifs, formés,
colorés, faciles à éclairer. Ils développent
des personnalités différentes. Ils ont parfois du vécu.
Maltraités par les ans ou par les intempéries, certains
ont mal vieilli. Bien entretenus ou protégés des saisons,
d’autres maintiennent leur graphisme rétro dans une forme
éblouissante.
Outre qu’ils aient souvent un physique avantageux, les panneaux
ne manquent pas d’avoir des individualités surprenantes.
Ils se dressent sur notre passage comme autant d’autoritaires muets.
Ils nous intiment des ordres qu’ils sont impuissants à nous
faire respecter. On peut les photographier sous tous les angles sans leur
demander de permission. On peut leur faire des grimaces ou pire encore.
Ce n’est pas interdit. La notion « d’outrage à
panneau » n’existe pas !
Au même titre que la musique, les panneaux sont universels, tout
le monde les comprend. Leur force symbolique est évidente. N’existe
t’il pas l’anachronique panneau « interdit aux piétons
» qui s’adresse précisément à ceux qui
ne sont pas sensés avoir appris sa signification ? Les panneaux
sont utilisés partout. Détournés de la route ils
sont récupérés par tous ceux qui doivent s’adresser
à leurs contemporains, se faire comprendre vite et bien.
En extérieur les panneaux présentent les caractéristiques
des sujets qui m’intéressent. Ils existent à foison,
dans tous les décors, sous tous les éclairages. Ils attendent
patiemment que je les remarque, que je les observe, et enfin se font tout
charme lorsque je les mets en scène. Ils tiennent la pose longtemps.
Lorsque je les ai repérés, ils m’attendent, sans bouger,
sans se plaindre, plusieurs mois si nécessaire.
Au studio ils acceptent d’être lus à différents
degrés. Ils peuvent se faire réalistes dramatiques ou ironiques.
Ils posent avec d’autres modèles féminins ou masculins.
Ils acceptent aussi bien d’être des faire-valoir de second
rôle que d’assumer une position de star.
Les panneaux interpellent car ils représentent une forme visible
d’organisation de notre société. Ce sont les images
du souvenir de ceux qui les ont conçus. A la manière des
anciens qui transmettaient leur savoir aux jeunes générations,
les panneaux transmettent à de nouveaux passants les expériences
vécues par d’autres sur le lieu de leur implantation.
Par leur capacité à capter la lumière ils ne polluent
plus le paysage, ils sont le paysage et s’intègrent dans
mes photographies d’extérieur. Par leur capacité à
adapter leur discours ils séduisent mes modèles et galvanisent
ma créativité au studio. Depuis que je les considère
pour ce qui sont et non plus seulement pour ce qu’ils paraissent,
les panneaux excitent ma curiosité et mon imagination. Ils sont
devenus mes amis, mes compagnons de démarche.
Il serait tentant de dire que je suis tombé dans le panneau mais
en fait ce sont les panneaux qui sont tombés dans ma vie et, ce
faisant, ils m’indiquent les routes à suivre pour faire cheminer
mon imagination. |